Claude Robert photographies

K’A dopi dizan nou fé koz langaz

Mercredi 20 avril 2011 // Blog

ISBN 978-2-910791-87-2 18 euros
Souscription jusqu’au 30mai 15 euros

Le livre des dix ans des éditions K’A va paraître fin mai 2011
Photographies de Claude ROBERT
Textes de
Claire Karm,
Mikael Kourto,
Carpanin Marimoutou
André Robèr
La préface de Carpanin Marimoutou pou fé bav a zot.

Il n’est pas aisé d’habiter cette île.
Il n’est pas facile d’habiter cette île aujourd’hui.
Il a toujours été difficile d’habiter cette île.
Pourtant, malgré l’esclavage, malgré le colonialisme, malgré les dénis, haines, ostracismes, refus et aliénations de toute sorte,
il aurait suffi, finalement, d’assez peu de chose. Un peu plus de courage, de fierté, d’amour de nous-mêmes et de ce que nous avons fait, de confiance, de responsabilité, de conscience de nos capacités. Un peu moins de peur, de honte, de dénigrement, de jalousie, de soumission, de moukataz et de ladilafé.
Un peu plus d’ouverture et d’acceptation de celles et de ceux qui, ne venant pas des mêmes horizons, partageaient pourtant les mêmes lieux, les mêmes tâches, les mêmes douleurs, la même oppression.
Qui étaient aussi capables de fêtes, de joies, de chants, de danses, de rires. Qui partageaient les veilles, la compassion, la tendresse, la compréhension.
Même si les déesses et les dieux étaient différents. Même si les ancêtres adoraient d’autres arbres, cultivaient d’autres plantes, portaient d’autres vêtements, se paraient d’autres bijoux, cuisinaient d’autres plats, parlaient d’autres langues.
Il y avait là tant d’itinéraires de splendeur dont nous ne saurons jamais rien. Tant de richesses éparpillées sans personne pour les recueillir.
Tant d’héritages dilapidés. Tant de kapab qui sont restés secrets. Tant de vies qui auraient pu nous apporter la vie.
Tant de départs, tant de voyages, tant de résistances (même passives), tant d’espoirs. Tant de coups de pioche et de gratte, de coups
de sabre, de tressage de pay sab ou de kalimé.
Une ligne de couleur a longtemps traversé
ce pays malgré la réalité des rencontres, des amours, des métissages. Et même s’il est de bon ton, depuis la fin du vingtième siècle,
de célébrer le mélange et la commune appartenance, cette ligne n’enperdure pas moins dans trop de têtes, dans trop de cœurs, dans trop de désirs.
Il n’est pas innocent que nombre d’attaques lancées par les gens bien pensants contre le créole et ses graphies s’en soient pris au « k ». « K », disaient-ils comme « kholkoze », « kominis », et surtout comme « kaf » ou comme « komor ». Et pourquoi n’ont-ils pas pensé
aussi à « k » comme « kado », comme « kador », comme « kapor », comme « kapab », comme « karès » ?
« Z », disaient-ils comme « zindien », comme « zarab », comme « zoulou ». Et pourquoi pas aussi « z » comme « zouzout », comme « zarlor », comme « zarboutan » ?
« Kréol zoulou » écrivaient d’ailleurs certains éminents érudits farouchement opposés au créole de ceux dont les ancêtres avaient été esclaves ou engagés, qui étaient eux-mêmes travailleurs agricoles, dockers, ouvriers d’usine. Vieille haine féodale et vieux mépris colonial des puissants à l’égard des pauvres, des manuels. « Patois sympathique », déclaraient certains, dans le droit fil du vieux discours paternaliste européen à l’encontre des cultures sans écriture.
La sémantique post structuraliste nous a enseigné que les façons de nommer ne renvoient pas
à ce qui est nommé, ne disent rien sur ce qu’il en est de lui. Elles renseignent, en revanche, sur celui qui nomme, sur son rapport au monde, aux autres, à soi.
Que penser alors de celles et de ceux qui, pour parler de leur langue, celle de leurs parents qu’ils voudraient tant interdire à leurs enfants, vont chercher des mots dans le vocabulaire de la stigmatisation, de l’ethnicisation, du racisme ?
Il me plaît d’imaginer ces temps où tant de langues se croisaient, s’entendaient, se parlaient, s’insultaient éventuellement. Il me plaît d’imaginer ces temps où tant d’habits différaient, tant de coiffures se montraient, tant de manières de marcher magnifiaient le bord des routes. Et ces temps ne sont pas si lointains ; et ces temps ont duré beaucoup plus longtemps que cette époque où on nous a vanté, vendu ou prêté en crédit longue durée une inscription dans une « modernité » qui ne s’est révélée être que l’étiquette visible et clinquante d’une assimilation mesquine, médiocre, lamentable, à un modèle médiocre, mesquin, lamentable.
Heureusement, on entend de nouveau dans l’espace public, parfois, les gens parler swahili, shimaoré, chingadidza, malgache, chinois, gujrati. Le chant arabe des muezzin s’élève à heure régulière au-dessus des villes et, lors des processions malbar, les rues s’emplissent
de chants en langue tamoule. Et de nouveau des polvé, des punjabi, des vesti, des kurta pyjama, des kalwar shemeez, des pagnes, des tissus chatoyants, des foulards aux couleurs vives, des topi brodés.
Et, par-dessus, à côté, en même temps, mémoire et avenir de ces sons, de ces langues, de ces mélodies, de ces histoires, de ces vies, de ces croyances, de ces accents, de ces intonations,
de ces parlures, partout, tout le temps, la langue créole. Qui accueille toutes les langues, qui rend hommage à tous les ancêtres, qui est ce pont sur lequel dansent sans fin le temps et l’espace ; les temps et les espaces. Car la langue créole, chez nous, pour nous, qui sommes venus de partout, qui venons de partout, qui avons fait et faisons tant de choses détracées des belles demeures et des paysages d’autant plus célébrés qu’on en efface la présence de celles et de ceux qui leur ont donné du sens, est cet avenir vivant de la mémoire. Elle fait partie, par excellence, de ces « éléments vivants, durables » dont parle Federico Garcia Lorca, « dans lesquels l’instant ne se fige pas et qui vivent un présent vibrant ». Il précise
à ce propos :
« Alors qu’une cathédrale demeure enracinée dans son époque, et donne une expression permanente du passé au paysage qui, lui, change toujours, une chanson surgit tout à coup de
ce passé jusqu’à notre présent, vivante et palpitante, comme une grenouille, et s’intègre dans le paysage, comme un jeune arbuste, apportant la lumière vive des heures anciennes, grâce au souffle de la mélodie. »
Certes, Lorca parle des chansons et, plus précisément des berceuses ; et il met l’accent surtout sur la mélodie, dont il dit que c’est en elle, « comme dans les douceurs, que se réfugie l’émotion de l’histoire, sa lumière permanente sans faits ni dates. » Mais il n’est pas scandaleux d’étendre son intuition à la langue elle-même. Surtout à la langue créole, essentiellement orale, qui fait son miel de tout ce qui passe quand
ce qui passe consonne avec les désirs, les rêves, les peurs, les joies, les luttes, les lassitudes de celles et de ceux qui parlent et se disent les choses — importantes ou de peu d’importance (mais qui peut en juger ?) — de la vie, de l’amour, de la mort.
Richesse, profondeur et beauté de cette langue vivante, vivante, vivante. Cela semble aller de soi. Et pourtant !
Je ne veux pas revenir ici sur le long récit de la minoration de cette langue et des cultures qu’elle porte. Ce dernier n’est qu’un des trop nombreux éléments de l’histoire mondiale des effacements, des négations, des abaissements. Mais il serait trop simple de faire porter le préjudice uniquement aux promoteurs français de la politique systématique d’assimilation menée depuis les années soixante sous Michel Debré, et perfectionnée pendant les années Mitterrand.
Il suffit de rappeler simplement, au-delà du mépris des puissants, de la stigmatisation scolaire et des moqueries des soi disant lettrés, la constante complicité, la collaboration empressée d’une petite bourgeoisie postcoloniale se dépêchant de vivre dans le refoulement, le déni,
la haine de soi, la peur, l’effacement de l’histoire de ses grands-parents et de ses parents, pour
se construire des fantasmes de pays de cocagne, de civilisations prestigieuses et anciennes ; pour porter à son plus haut niveau le mimétisme
et le larbinisme.
Mais, pour autant, il ne faudrait pas penser que l’histoire de l’écriture en langue créole est une affaire récente, de quelques dizaines d’années
tout au plus. Je ne parle pas ici des notations
de chansons, de poèmes, de contes ou de témoignages ; je parle bien d’une pratique consciente d’écriture littéraire dans une langue minorée, peu lue ou trop souvent folklorisée.
Cela dit, on ne peut que regretter la quasi absence de collecte de la parole créole et de sa transcription. Si peu de la culture populaire est parvenue jusqu’à nous, précisément parce que trop peu se sont souciés de noter les chansons, les devinettes, les contes, les comptines, les zistoir, les légendes, les récits élaborés au fil des travaux et des jours. Nous savons très peu de choses
de la façon dont vivaient, aimaient, luttaient,
se lamentaient nos ancêtres, car leurs paroles, leurs discours, leurs créations ont cessé d’être transmises lors de la grande rupture liée au travail forcené d’assimilation.
Ou alors, nous n’en savons — le plus souvent —
que ce que rapportent les discours de ceux qui les jugeaient, les dénigraient, les asservissaient : testaments, rapports de police, comptes-rendus de tribunal. Archives du maître, archives du pouvoir ! Que savons nous vraiment de ce que pensaient les esclaves, les marrons, les engagés, les travailleurs de la terres, des usines et des docks ? Que savons-nous de ce que pensaient les petits colons des hauts et des bas ? Et que savons-nous surtout de
ce qu’ils vivaient et de la façon dont ils le vivaient.
Ici, pas une autobiographie d’esclave, de marron, d’engagé. En 1848, 60000 esclaves deviennent libres et citoyens de la république. Personne — contrairement à ce qui s’est passé par exemple aux Etats-Unis d’Amérique — n’a recueilli — sans les intégrer à son propre discours — leurs voix, leurs témoignages, leurs récits, leurs chants, leurs désespoirs, leurs espoirs et leurs rêves. Et cet effacement des voix, qu’aurait pu éviter la collecte et la notation en créole, perdure.
Mais revenons à l’histoire de l’écriture. Elle est ancienne, ai-je dit. Elle est aussi, en raison même de la situation coloniale et postcoloniale de diglossie, de déni, de minoration des langues et des cultures vernaculaires, littéraire d’entrée de jeu. C’est le seul espace de l’écrit qu’on l’a autorisé à occuper pendant longtemps. C’est quasiment le seul espace qu’elle occupe encore aujourd’hui malgré quelques rares conquêtes scripturaires de l’espace public (surtout la publicité) et administratif (actes de mariage dans de rares mairies). Littéraire, l’écriture se saisit de la langue, lui propose des graphies, joue avec ses niveaux et ses registres, met en perspective ses locuteurs, jouit des mots étrangers qui l’épousent, en invente, en transforme. Bref, elle la recrée
et la crée. C’est ce que fera, de manière exemplaire, le fondateur de la littérature écrite en créole réunionnais, Louis Héry qui publie, en 1828, ses Fables créoles. En réécrivant des fables à partir de La Fontaine mais aussi de récits vernaculaires, en mettant en scène les diverses énonciations réunionnaises, il invente de manière flamboyante l’écriture littéraire créole de La Réunion. Le dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième siècle verront se succéder d’autres écrivains, fabulistes, poètes, conteurs, dramaturges qui inscriront sans cesse leurs créations dans un jeu de va-et-vient entre les littératures vernaculaires orales et les formes empruntées à la littérature française, à la manière, par exemple, de Fourcade. Les journaux publieront régulièrement, jusqu’à la départementalisation, des textes littéraires
en créole.
Et c’est là, pour les raisons que j’ai déjà signalées, que les choses se corsent. La demande de 1946 était une demande d’égalité des droits dans la République, ce qui implique aussi le droit aux langues et aux cultures autres que la langue et la culture française. Réinterprétée par les différents pouvoirs de gauche et de droite — en ces périodes de luttes anticoloniales, d’affrontement Est/Ouest, de libérations nationales —, la demande d’égalité se traduira par une politique systématique d’assimilation et de négation des différences.
Une certaine France — celle que l’on appellera « métropole — deviendra la référence unique, l’horizon absolu. L’école jouera à plein son rôle d’« appareil idéologique d’Etat », aidée en cela par l’ensemble de l’appareil d’Etat qui s’efforcera de bâillonner toute manifestation d’une culture réunionnaise non calquée sur le modèle fantasmé de la « métropole ». Sur le plan des langues et des littératures, le pouvoir s’efforce d’instaurer une guerre entre créole et français (ne parlons même pas des autres langues interdites de cité et de présence dans l’espace public et médiatique) avec l’objectif explicite, comme l’énoncera un vice-recteur, de « fusiller le créole ». Ce qui est une richesse, un avantage, un « plus », et qui aurait
pu être légitimement utilisé comme tel dans l’univers scolaire, médiatique, littéraire, est présenté comme un fardeau, un obstacle à la « modernité », une tare. Résultat : des générations de Réunionnaises et de Réunionnais deviennent mutiques, sont exclus des responsabilités et de l’avenir, se laissent persuader qu’ils n’ont ni langue, ni culture, ni savoir, ni savoir-faire, ni capacité, ni capabilité. Se laissent persuader, en somme, qu’ils n’ont aucune autonomie.
L’autonomie est, précisément, la revendication de celles et de ceux qui affirment au contraire la capabilité des Réunionnais. Cette affirmation vaut pour tous les domaines de l’activité humaine : économique, politique, administrative, linguistique, culturelle… Des luttes acharnées sont menées pour inscrire dans l’espace public cette simple réalité : il existe un peuple réunionnais pluriel avec ses langues, son histoire, sa culture.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer les nouvelles écritures créoles. A la fois leur volonté de dialogue avec les cultures populaires —
le zarlor des savoirs, des langues, des sons et des mots —, leur désir de porter à l’incandescence la littérature — explorer de nouveaux champs, enrichir les poétiques du poème, du théâtre, du roman —, leur détermination à mettre en scène
la langue, les corps qui la parlent et la chantent, la racontent et la font sonner — kabar fonnkèr, kabar shanté, téat, kont… —. Même ceux qui n’ont pas fait partie de ce mouvement de pensée, de cette organisation politique lui doivent — consciemment ou inconsciemment — cette prise de conscience et leur engagement littéraire. Des années soixante à aujourd’hui, les années ont été difficiles mais fécondes. La transmission a été faite. De plus en plus d’écrivains écrivent aussi en créole et en sont fiers et heureux.
Mais aucune littérature ne peut exister si elle n’a pas de lecteurs. Et c’est là que le rôle des éditeurs est important. Dans les conditions du champ littéraire réunionnais, il n’est pas évident d’éditer des textes en créole. Il y faut un vrai investissement, un réel courage, un engagement militant, une foi en la qualité et la richesse de l’écriture littéraire créole sous toutes ses formes et dans tous les genres. C’est dire l’importance aujourd’hui des éditions K’A. Elles ont surgi grâce à la volonté d’André Robèr qui en est le fondateur, le directeur et l’infatigable animateur. Il a su créer les conditions d’accueil et de publication qui ont permis, non seulement d’éditer des auteurs déjà confirmés mais aussi d’inciter de jeunes écrivains à se lancer dans l’aventure de l’écriture en créole, à y croire et
à s’y épanouir. Des rêves et des désirs ont ainsi pu prendre corps (d’écriture et de livres). Cela a contribué à créer une amorce de champ littéraire en créole et a encouragé d’autres éditeurs à publier de la littérature en créole, pour adultes et pour la jeunesse, à développer une politique de traduction de textes et de bandes dessinées
en créole. Hommage lui soit donc rendu ici. Hommage soit aussi rendu à toutes celles et à tous ceux qui, quotidiennement, sereinement, naturellement, ont construit, aimé, maintenu, développé, partagé, transmis cette langue dans laquelle ils et elles ont créé ; qui construisent, aiment, développent, partagent, transmettent cette langue dans laquelle ils et elle créent. Hommage aussi à celles et ceux qui — à contre courant de la doxa, du mimétisme et du larbinisme — se sont battus, qui se battent, pour qu’elle ne soit pas marginalisée, niée ou encore folklorisée. Militants, artistes, écrivains, enseignants, élèves, étudiants, chercheurs, éditeurs, dessinateurs, chanteurs, et j’en oublie. Hommage aux éditeurs qui ont permis aux textes d’être publiés, de circuler et d’être lus ; et hommage aux organisateurs de kabar qui leur permettent d’être dits, entendus, repris.

- Carpanin Marimoutou

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