Stephane Hoarau Le goût de la goyave

Le goût de la goyave Poèmes et fonnkèr

Mardi 3 février 2015, par André Robèr // Astèr

ISBN 979-1091435-15-4 Prix 12€

Echos poétiques ou l’œuvre comme miroir du monde
(compte-rendu de lecture par Angélique GIGAN)
C’est une œuvre mêlant modernité et classicisme que propose Stéphane Hoarau avec son nouvel opus, Le Goût de la goyave. Poèmes & fonnkèr (le fonnkèr, mot du créole réunionnais, signifiant « état d’âme, cri du cœur » et qui renvoie plus largement à l’expression artistique de ce cri). Le format de l’ouvrage, en A6, rompt résolument avec la trilogie Analyse (2009-2013) : le recueil, présenté dans un petit volume, invite en effet à une lecture intime qui se glisse aisément sur soi. Mais qu’on ne s’y trompe pas : s’il est vrai que Le Goût de la goyave se distingue sur de nombreux points des textes anté- rieurs, il existe dans le recueil différents jeux d’écho ; c’est le cas, par exemple, avec le poème « Parole du fils », qui renvoie explicitement à un extrait de Lavis chair. Analyse III. Le trait remarquable de ce jeu d’écho reste toutefois la marque du poète qui super- pose textes et images, en introduisant dans son œuvre des dessins et en faisant une belle place au calligramme. Les textes sont dès lors des scènes de vie, des esquisses dont la forme aboutie est représentée par un dessin qui clôt chacune des sept parties constituant le recueil, désavouant ainsi, dans une moindre mesure, la parole poétique.
Dans ses dessins, le poète semble en effet porteur d’une interdiction : représenté par des formes écrites illisibles et raturées à l’intérieur du ventre maternel ou derrière des barreaux, il livre une parole à la fois libre et étouffée, qui, aussitôt dite, meurt pour avoir « happe[r] au vol une voyelle stellaire ». Cette ambiguïté de la parole poétique s’ancre dans une dialectique où coexistent les deux langues de l’auteur, le créole réunionnais et le français, ainsi que l’invite à penser le sous-titre du recueil, Poèmes & fonnkèr. La première partie de l’ouvrage, « De profundis », s’inscrit volontiers dans cette démarche et pose la question du droit d’exister dans la principale langue maternelle de l’île, le créole. Le recueil présente d’ailleurs aussi bien des textes en français qu’en créole, il faudrait même ajouter que ce sont parfois des textes en français et en créole, là encore, dans un jeu d’écho qui invite non pas à la comparaison, pour reprendre l’auteur, mais à la reconnaissance de la singularité de cha- cune des deux langues.
Mais quel est le goût de la goyave ? Expression réunionnaise qui désigne généralement de façon grotesque, non pas le fruit, mais le fait de dénigrer La Réunion au profit de l’Hexagone, la « goyave » de Stéphane Hoarau est douce-amère, exhalant des parfums d’ici et d’ailleurs, car le recueil est avant tout un hommage à la poésie et à l’art en général. Cet hommage se manifeste d’abord à travers un en- semble de dédicaces (pour les plus explicites) aussi bien contemporaines, à François Sintomer, David Gulpilil, que classiques, à Villon, Baudelaire, Henri Michaux, Bessy Smith et Aimé Césaire. Il y a, de fait, dans le recueil tout un travail du poète autour des notions de modernité et de classicisme. C’est ainsi que se côtoient calligrammes, ballades, sonnets avec des alexandrins en créole, réécritures et autres variations. Dans cette mesure, la figure séduisante du vampire (se-ducere), qui apparaît explicitement dans « Le Baiser du vampire » et « Le Chant du vampire », peut être associée à celle du poète qui se nourrit des autres. Il réussit ainsi à transformer ce dont il s’imprègne en un langage protéiforme qui l’inscrit dans une dynamique créatrice, motivée par un sentiment d’amour qui jalonne l’ensemble des textes et qui laisse percevoir, davantage que dans ses ouvrages précédents, l’espérance.

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